Nouvelle créée par nos élèves de 1TEB et M Nappez :
Des héros… pas comme il faut !
par Stéphane Nappez, avec les élèves de première TEB du lycée Le Corbusier
Le garçon blond sauta du radeau et, le liquide marronnasse à mi-cuisse, se dirigea vers la porte
verrouillée. Il brandissait au-dessus de la tête le foulard de soie rouge que lui avait donné Naéma.
Le niveau avait atteint une hauteur critique. Dans quelques minutes, la montée des eaux disloquerait
leur refuge de fortune — à l’initiative de Porcinet, ils avaient fait un îlot de tables, et ce dernier
avait qualifié ce résultat précaire de « Radeau L’Eau Douce », double référence au célèbre tableau
de Géricault (Porcinet était incollable en histoire de l’art) et au nom de la salle L012 où ils se
retrouvaient piégés.
Le foulard rouge ne serait d’aucune utilité pratique au garçon blond mais il était le talisman qui lui
donnerait, croyait-il, le courage de plonger à l’aveugle dans le liquide répugnant. Immergé jusqu’au
nombril dans ce remugle charriant diverses substances plus ou moins toxiques, le lycéen devrait
repérer et remonter la clé à molette que monsieur Quicourt leur avait, depuis le couloir, vaillamment
glissé sous la porte verrouillée (et dont la submersion soudaine avait déclenché le système anti-
intrusion).
Quicourt avait été le seul, à l’extérieur, à se soucier d’eux. En cette veille des grandes vacances, le
vieux professeur de 70 ans tenait à saluer ses chers élèves (qui lui en avait pourtant bien fait baver)
avant de partir en retraite.
« Allez, Corentin, plonge ! Plonge ! » La voix de Samuel était saturée d’une rage qu’il ne cherchait
même pas à contenir. Ses yeux se consumaient, ses encouragements avaient peu à voir avec un vœu
de succès dont dépendait pourtant leur sort à tous, mais davantage avec une irrépressible jalousie,
conséquence de deux années de concurrence larvée entre les deux amis. La jalousie le dévorait
corps et âme comme un feu de forêt au cœur de l’été, depuis que l’étrange (et vénéneuse, de
l’opinion générale) Naéma avait jeté, une heure plus tôt, son dévolu sur le beau Corentin, le
blondinet chic et bien élevé de la classe.
« Plonge et crève », siffla Samuel entre ses dents — suffisamment fort pour que madame Bus
l’entende. La professeure fusilla son élève du regard mais ce dernier, loin de regretter ses paroles,
planta à son tour ses yeux dans ceux de sa prof, comme si ses pupilles avaient été deux lames
blanchies au feu de la colère : qu’il crève ce fils de p… articula Samuel, détachant chaque syllabe.
Les quinze autres élèves de la classe de première TEB, serrés les uns contre les autres comme des
chatons trempés sur leur radeau de tables, tanguant déjà sous la pression de l’eau montante, s’étaient
tournés vers Corentin, le porteur de tous leurs espoirs. Garçons et filles étaient fascinés de voir ce
gaillard si propre sur lui, joueur de hockey sempiternellement souriant, très conscient de sa dentition
parfaite, s’engager dans le liquide brun et nauséabond, mélange turbide d’un fleuve en crue, des
égouts engorgés et du déluge sans précédent qui s’était abattu sur la région.
Après une année de sécheresse, la pluie avait vidangé le ciel surchauffé de l’équivalent de six mois
de précipitations en quelques heures. Le déluge de ce 8 juillet 2050 avait été si violent qu’on aurait
pu croire à une pluie de film catastrophe, comme lorsque le réalisateur demande aux pompiers du
coin de simuler une averse avec leurs lances à incendie. Si ce n’est que la tragédie qui se jouait, dans
cette salle du rez-de-chaussée du lycée Le Corbusier de Saint-Étienne-du-Rouvray, n’avait rien à
voir avec la fiction. Cette salle de classe inondée, dont le niveau d’eau montait à la vitesse critique
d’un centimètre par minute, était bien réelle. Si réelle qu’elle serait leur tombeau si Corentin ne
parvenait pas à récupérer l’outil que leur avait glissé leur prof principal.
Madame Bus se rapprocha de Samuel. Sourire crispé, elle murmura au garçon brun, aux traits
anguleux et tendus, un mot que nul autre n’entendit mais qui effaça toute morgue du visage de l’ado.
Que lui avait dit l’enseignante ? Peut-être lui avait-elle rappelé quelque fait commis au début de
l’année et qui, si la prof n’avait pas pris la décision de l’étouffer, aurait conduit son auteur devant le
conseil de discipline avec une exclusion définitive à la clé.
Naéma décocha un sourire solaire à Corentin. Le garçon blond noua le foulard à son poignet gauche
et, les yeux embués d’amour pour sa récente petite amie, se boucha le nez. Tel un commando de
marine, il disparut dans la soupe brune qui atteignait maintenant un mètre trente ou quarante.
On ne voyait rien. L’opacité des eaux polluées avait englouti Corentin. Seule adulte dans cette salle
de classe en voie de devenir une chambre mortuaire, Madame Bus s’efforçait de garder son sang
froid. Elle égrena les secondes dans sa tête jusqu’à trente.
Toujours rien.
Le calme qu’elle affectait se délitait peu à peu lorsque Samuel, auquel la terrible Naéma venait
d’adresser une œillade carnassière, s’élança à son tour la tête la première dans le liquide infecte. Le
garçon ressortit trois longues secondes plus tard, son ami inanimé dans les bras.
« Putain, la clé !, lança Naéma au sauveteur héroïque, t’es con ou quoi ! Va chercher cette clé ou on
va tous crever ! » La remarque était d’une violence inouïe mais personne n’osa protester. Tous,
lycéens et enseignante, ne pensaient plus qu’à cette p… de clé à mollette qui scellerait l’issue de
cette lamentable aventure.
« Vous déboulonnerez le carter du boîtier situé à gauche de la porte, leur avait crié monsieur
Quicourt à travers la porte verrouillée, vous n’aurez alors plus qu’à tourner la commande manuelle
et le dispositif anti-intrusion sera désactivé ! »
C’était aussi simple que ça : dévisser quatre pauvres écrous et leurs vies seraient sauves. Ils
regagneraient l’étage supérieur et le groupe serait à l’abri des eaux tueuses, les pieds au sec, rescapé
de ce naufrage climatique. Ils n’auraient alors plus qu’à attendre les secours, accoudés aux fenêtres,
spectateurs impuissants d’une forêt du Rouvray transformée en mangrove tropicale où flotterait
parfois une voiture qui, tel un bateau sans capitaine, dériverait parmi les frondaisons détrempées.
Naéma se ressaisit. Preuve de son sang de reptile, la jeune fille avait recouvré son calme sensuel.
Elle lança, piquante, à son nouvel élu : « Je me suis trompée sur toi Samuel, c’est toi que j’aurais dû
choisir. »
Madame Bus et quelques-uns des élèves les moins naïfs n’en revenaient pas de ce revirement si
grossier de la part de la redoutable Naéma. Mais l’heure n’était plus à finasser, jugèrent-ils, malgré
eux complices de la cynique manipulation de la jeune fille au passé trouble (on murmurait que
l’orpheline avait assassiné ses parents lorsqu’elle avait six ans — d’autres disaient qu’ils étaient
morts dans un accident de la route).
« Oui, Samuel, tu vas y arriver ! », l’encouragèrent-ils tous, prof et élèves. La peau noire du jeune
garçon brillait, soyeuse et onctueuse, au contact de l’eau.
Mais Samuel avait beau être amoureux (accro à une petite garce raciste, pensait-il en se fustigeant
lui-même d’éprouver ce sentiment), il n’était dupe ni des encouragements intéressés de ses
camarades ni de la manœuvre opportuniste de cette Naéma aux yeux verts et sacrés.
Sans répondre aux beuglements de ses camarades, il fit demi-tour et, tenant la tête de son ami hors
de l’eau, rejoignit le groupe dont le radeau était disloqué. Il leur remit le corps inerte (mais vivant)
de Corentin.
Sûre de son charme jusque-là sans faille, Naéma ferma les yeux. Elle tendit les lèvres au jeune
héros. Le garçon fit alors un effort surhumain. Il détourna le visage. Sans un mot, il offrit son dos à
la jeune manipulatrice et se dirigea de nouveau vers la porte, fendant l’eau brune qui leur arrivait
désormais sous les bras. Il plongea et, quelques secondes plus tard, refit surface, la précieuse clé à
mollette dans la main.
L’opération se déroula exactement comme monsieur Quicourt l’avait décrite. Ils déboulonnèrent le
carter, actionnèrent la commande manuelle et la porte fut déverrouillée dans un claquement sec.
Elle s’ouvrit d’une dizaine de centimètres mais buta contre quelque chose. Les lycéens se relayèrent
pour tirer mais rien à faire. La porte butait. Les dix centimètres dégagés ne leur permettraient pas de
se faufiler vers leur salut. Ils étaient condamnés.
L’eau frôlait maintenant le menton des plus petits dont quelques-uns avaient du mal à ne pas boire la
tasse. Du bout du pied, Naéma avait repéré la masse qui bloquait la porte. La jeune fille plongea
sans hésiter. Elle réapparut vingt secondes plus tard, le visage décomposé, livide. À sa suite, une
masse informe creva la surface infecte : c’était le corps de Porcinet. Libéré de ce qui le clouait au
fond de l’eau, le mort flottait, comme si le jeune garçon faisait paisiblement la planche au fond d’un
égout. Mais rien, aucun cri, aucune lamentation n’accompagna la remontée du corps.
Sur le point de perdre pied, les lycéens et leur prof ouvrirent en grand la porte et se ruèrent vers
l’escalier, certains en faisant le crawl, les plus grands en courant-brassant tant bien que mal. En
quelques secondes, les naufragés du radeau L012 s’étaient extraits du piège liquide. Ils étaient saufs,
y compris Corentin qui avait repris ses esprits.
Ils étaient tous hors de danger, à l’exception de Naéma et de Samuel. Les deux ados avaient décidé
de ne pas abandonner le corps de leur camarade. Lorsqu’ils refirent leur apparition dans le couloir,
le dernier à sortir de l’eau leur cria, devant leur prof et le groupe médusés :
« Laissez Porcinet, ça ne sert plus à rien !
— Il s’appelait Guo, hurla Naéma, Guo Liu ! Il est mort sans que personne ne s’en rende compte. Il
a été votre souffre-douleur toute l’année et maintenant qu’il est mort en essayant de nous sauver,
vous voudriez faire comme s’il n’avait jamais existé ? Je vous déteste tous ! »
Exténuée, échouée dans l’escalier que seule éclairait la veilleuse verte de sécurité, le corps épais de
Guo dans ses bras fins et fragiles, la jeune fille avait expulsé toute la rage que sa petite carcasse
contenait depuis tant d’années. Toutes ces années de solitude où, elle aussi, elle avait été la
« tarée », quand ce n’était pas carrément la « meurtrière » parce que d’odieuses rumeurs l’accusaient
d’avoir tué ses propres parents quand elle n’avait que six ans !
« Laurent ! »
L’autre cri, étouffé, venait de madame Bus. Main écrasée sur la bouche, la prof de français regardait
le corps de son collègue. Laurent Quicourt, sans vie, flottait à la surface brune des eaux.
La tragédie du 8 juillet 2050 suscita une énième prise de conscience dans tout le pays : on s’indigna,
on polémiqua, on légiféra. Puis la vie reprit son cours… Le 8 juillet 2051, en grande pompe, on
donna à la L012 le nom de salle Guo Liu. L’établissement fut quant à lui rebaptisé lycée Laurent
Quicourt.